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Sémantique énonciative et cognition

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Présentation: 

Les objectifs généraux de cet axe sont l’étude de notions ou d’unités linguistiques du point de vue de la construction du sens, avec comme arrière-plan les théories énonciatives françaises et les théories cognitives nord-américaines et européennes.

Tout en constituant un axe de recherche nouveau dans le LLL-Tours, les travaux que nous projetons de mener dans le programme Sémantique Enonciative et Cognition sont en fait impulsés par des collaborations antérieures, notamment autour de la question des verbes d’apparence en anglais, allemand, français, et russe (CORELA, 2005).

Cadre méthodologique et théorique

Les théories énonciatives

Nous postulons que le sens associé à un énoncé est un construit résultant de l'interaction des divers constituants de l'énoncé réinterprétés comme marqueurs d'opérations linguistiques (que cela relève des morphèmes, de la prosodie, du placement dans le linéaire, etc.). Nous cherchons ainsi à dégager le mode de fonctionnement spécifique et invariant de ces constituants à travers l'étude minutieuse de leurs emplois les plus variés. On se posera notamment les questions suivantes :

  • Quel est le rôle spécifique du marqueur étudié dans la construction du sens de l'énoncé dans lequel il apparaît ?
  • Ce rôle spécifique constitue-t-il la « propriété invariante », ou « forme schématique » dans la perspective de la Théorie des Opérations Enonciatives et Prédicatives (Culioli), du marqueur ?
  • Quelle place peut être attribuée au signifié de ce marqueur dans la «hiérarchie des connexions» (Fourquet) censée décrire le signifié de l'énoncé ?
  • Si l'altérité est de constitution (Culioli), si la prise en compte de l'altérité ne s'effectue pas toujours sur le même mode (Delmas), alors, sur le plan pragmatique, à quelle image de l'autre le marqueur renvoie-t-il ?
  • En quoi l'histoire et l'évolution du marqueur nous éclairent-elles sur ses emplois contemporain ? Suivant quelles voies et pourquoi les systèmes se recomposent-ils ?

Le rôle du co-texte et du contexte, ainsi que les conditions (synchroniques, diachroniques) d'apparition de l'unité seront donc particulièrement pris en compte. La prise en compte des structures malformées, voire impossibles, servira par ailleurs de garde-fou et aidera à mieux cerner les rôles spécifiques des marqueurs étudiés.

La problématique cognitive

Sera aussi envisagée une réflexion sur les relations entre le langage et les autres activités cognitives, avec un intérêt particulier pour la perception. Dans cette perspective, les travaux pourront porter sur :

  • la description de la construction progressive et dynamique du sens d’un énoncé en cotexte, au fur et à mesure de sa perception. Il s’agira de mettre en place et de valider une formalisation dynamique issue notamment des travaux en linguistique cognitive (Fauconnier, Talmy), en grammaire cognitive (Langacker) et en psycholinguistique cognitive (Chafe, Tomasello, Le Ny). Une approche si possible pluridisciplinaire (psychologie, informatique, système dynamique) en relation avec les sciences de la cognition de manière plus générale sera recherchée.
  • la définition d’une approche « instructionnelle » de l’analyse des unités linguistiques :  quelles instructions sémantiques sont fournies par les unités d’un énoncé ? Comment définir le terme « instruction » ainsi que son statut en linguistique ? Comment mettre en évidence ces instructions ? Comment décrire l’assemblage des unités par les instructions qu’elles fournissent ?
  • enfin les notions de « forme schématique » de la TOPE et celle d’« instruction » développée dans le cadre cognitif seront comparées finement afin de mettre en évidence la spécificité de l’un et de l’autre, ainsi que leur complémentarité.

Loin d’être antinomiques, les deux approches suggérées pour mener à bien ce projet de sémantique énonciative et cognitive sont effectivement complémentaires et ceci sur au moins trois points essentiels :

  • l’approche contrastive qui sera mise en place
  • l’analyse à granularité différente qu’elles impliquent l’une et l’autre (morphème, unité grammaticale, syntagme, « construction »)
  • la définition d’un paradigme complet, intralinguistique et interlinguistique (étude comparative d’unités proches), ainsi que la relation du langage aux autres processus cognitifs.
Réalisations: 

Opération 1 : Analyse et formalisation de l’expression du manque.

La thématique générale de notre travail portera sur l’analyse et la formalisation de l’expression du manque. Nous tenterons d’aborder cette thématique à la fois du point de vue des formes linguistiques elles-mêmes, mais aussi du point de vue de la conceptualisation de la notion de manque. Les questions que nous serons amenés à traiter concernent différents domaines des langues représentées dans l’axe (allemand, anglais (contemporain et médiéval), dagara, français, ikwéré, russe). Suivant ces langues, certaines questions se révèlent plus pertinentes que d’autres. Nous suggérons ainsi une série de problématiques à aborder, de manière non exclusive, suivant différentes orientations :

Orientation syntaxique :

  • La question de la diathèse, par exemple à travers l’opposition « tu me manques » vs. « I miss you »,
  • La question de la rection (transitivité vs. intransitivité) à travers des exemples de construction comme celles du verbe « manquer » (manquer de (pain), manquer une cible, manquer tomber, etc), ou celles du verbe « fail » (fail to do something, fail in one’s duty, fail a test, etc).

Orientation morphologique :

  • La question des affixes évoquant le manque, comme le préfixe pro- en russe, -less / -los en anglais et allemand. Nous nous demanderons par ailleurs s’il existe des prépositions ou des particules indiquant le manque (on pense notammant à des unités comme court dans « être à court de », ou out of, away), et sinon, pourquoi.
  • Certains verbes russes comme ne xvatat' et ne dostavat' se construisent avec le génitif de l'entité absente (ou en quantité insuffisante), et éventuellement le datif de la personne concernée, ou un complément de lieu. D’où des questions comme : quand préfère-t-on un datif vs un locatif ? (cf en français il manque une page dans ce livre/à ce livre) ?

Orientation lexicale :

  • Le domaine de la sémantique lexicale ne sera pas limité à la question du verbe, mais s’ouvrira sur des unités comme : need, lack, fail, manquer, rater, le manque, raté, want (nom/verbe), lack, failed.

Orientation énonciative :

  • Dans le domaine nominal plus particulièrement, on peut aborder la question de la restriction, c’est-à-dire du manque par rapport à une attente (little opposé à a little ; peu / un peu ; wenig ; etc.)
  • La langue russe introduit par ailleurs la négation pour exprimer le manque, par exemple à travers les deux verbes cités plus haut signifiant « manquer » au sens d’« être absent » ou bien, suivant le cotexte, « être en quantité insuffisante », « ne pas suffire » : ne xvatat' et ne dostavat'. Qu’observe-t-on dans les autres langues ? Quel est le rôle de la négation dans la perspective de l’expression du manque ?

Orientation cognitive :

  • Est-ce que les différentes langues étudiées nous permettent de mettre en évidence une conceptualisation commune de la notion de manque ? Si oui, quelle représentation proposer pour cette conceptualisation et comment formaliser cette représentation cognitive de la notion de manque ?
  • Est-ce qu’au contraire, l’analyse linguistique nous permet de mettre en évidence des conceptualisations différentes de la notion de manque ? Il s’agira alors d’identifier les raisons de ces différences en décrivant finement ces conceptualisations, et en proposant une formalisation appropriée.

Opération 2 : sémantique instructionnelle et prosodie

La sémantique linguistique a comme objets principaux de rendre compte de la diversité des emplois des signes linguistique d'une part (polysémie) et d'autre part de rendre compte du processus d'intégration sémantique entre ces signes, et ce du morphème au discours.

La première question a vu émerger une sémantique instructionnelle capable de rendre compte de la façon dont un même input sémantique (instruction) conduisait dans ses différents emplois à des interprétations diverses (sens) qui pouvaient se lexicaliser.

Depuis quelques années, l'étude de la diversité des emplois a commencé à être menée en prenant en compte la dimension prosodique des emplois, autrement dit le fait que selon la façon dont il est réalisé (ou selon le contexte prosodique), un signe va recevoir des interprétations distinctes et parfois opposées. Sans rentrer dans tous les aspects de la question, il ressort de ces premiers travaux, qui ont permis de définir et de valider une méthodologie associant analyse sémantique et analyse prosodique (Petit, 2009), que l'intonation contraint effectivement l'interprétation des emplois (et genère donc de la polysémie) et qu'il est possible de cartographier prosodiquement les emplois d'un signe et en généralisant, l'ensemble du lexique.

C'est dans ce contexte que se situe le programme de l’opération SIP (« Sémantique Instructionnelle et Prosodie ») qui associe les deux équipes du LLL, ainsi que des chercheurs du LaTTice (voir « Collaborations nationales »).

Dans son versant tourangeau et concernant l’anglais, l’objectif est d’analyser et de formaliser l’instruction sémantique fournie par des unités discursives de très haute fréquence de l’anglais comme well, still, always, actually, yes, no ou d’autres unités de ce type (sur le modèle des analyses proposées dans Col 2009 et Col 2010). La définition des instructions fournies par ces unités se fera par ailleurs en associant étroitement les phénomènes intonodiscursilfs associés à leurs emplois. Il s’agira donc d’établir tout d’abord un banque d’emplois interrogeable de ces unités afin de les caractériser sémantiquement (définir leur « forme schématique », Culioli 1990), puis de combiner leur définition sémantique avec leur comportement prosodique. Les unités choisies sont soit des unités à potentiel holophrastique (well, actually), ou bien au contraire des unités fortement dépendantes qui introduisent un paquet d’unités (still, always, yes, no). Pourront également être comparées avec les unités citées plus haut d’autres unités comme des prépositions ou bien des conjonctions de subordination afin d’apporter un contre-point aux analyses. Ces dernières seront menées sur des corpus déjà constitués comme le corpus COLT (Corpus of London Teenagers) ou le corpus Aix-MARSEC du laboratoire LPL (CNRS/Université de Provence), mais aussi sur des corpus plus ciblés sur le plan discursif. Afin de travailler sur la détection des proéminences et des faits intonatifs saillants, le logiciel ANALOR développé au LaTTiCE par B. Victorri sera utilisé et paramétré pour l’anglais.

Autres participants: 
Col G. (responsable) ; Agafonov Claire ; Grimaud Elisabeth (doctorante) ; Ndione Augustin (doctorant)